Les billets de Manuel

"On n'écrit pas pour soi, mais pour les autres. Pour les morts qui subsistent en nous, et pour les vivants qui nous lisent." JM Delacomptée

Les plumes de l’été d’Asphodèle – G

Classé dans : De la marche...,Petites histoires — 20 août, 2011 @ 6:00

Suite des plumes de l’été chez Asphodèle avec la lettre G avec les mots suivants:

GIRAUMON – GAMBADERGARAGE GIVREGARGOUILLE -GAMBIT – GALOP GLORIOLEGABARITGALIPETTE(S)GALLINACE GRILLE – GLAND – GROTESQUE – GEMIR – GOURMAND – GODILLOT – GRAVE – GRILLON – GALIMATIAS – GIROFLE – GARAMOND*

A son âge et avec son gabarit, la marche était devenue la seule activité sportive accessible se disait-il en laçant ses godillots… Il eut été grotesque de se remettre au squash comme dans ses jeunes années et le médecin était formel. Sa voix grave résonnait encore à ses oreilles : « Il vous faut perdre du poids et rien de tel qu’un peu d’activité physique !. Il y va de votre santé ! » …

Avec le temps, il avait appris à aimer ces départs matinaux à l’heure où certains en sont aux câlins et autres galipettes, mieux encore, il ne pouvait rester quelques jours sans gambader à travers la nature sans que son organisme en ressente le manque. Il avait commencé petitement, à sa mesure, par de courtes sorties d’une heure ou deux, puis il avait allongé la durée des sorties prévoyant même le casse-croûte de midi. Il s’était également lancé dans des sorties hivernales bien équipé contre le froid, admirant les arbres figés par le givre.

Ce soir il entrerait dans le Puy, fin de son périple dans les gorges de la Loire en passant au pied du rocher d’Aiguilhe, un étonnant vestige volcanique surmonté de la chapelle St-Michel. Et puis l’évocation d’un saint dont il avait hérité du prénom n’était pas pour lui déplaire, c’était idiot mais ça flattait son ego !… Il faisait un peu frais ce matin là et il se réjouissait du spectacle que la nature lui offrait en laissant échapper deci-delà des rideaux de fumée, comme des traces d’évaporation qui surgissaient de nulle part. «  C’est le loup qui fume sa pipe » lui disait sa grand-mère en riant quand il était petit.

Il appréciait par dessus tout ce rendez-vous annuel avec lui-même, propice à la méditation, à la réflexion sur sa vie passée et future, sur sa vie avec Claire et les enfants. Cela ferait 10 ans en décembre qu’ils s’étaient rencontrés dans un cinéma lillois… Bambi était devenu « leur » film ! Il ne pouvait s’empêcher de sourire en y repensant, s’étonnant toujours de sa hardiesse, que serait devenue sa vie s’il n’avait osé l’aborder ?…

Il comprit dès les premières foulées que la journée serait difficile, le souffle était bien là mais les jambes étaient fatiguées, ce n’était pas le moment de gémir, tout irait mieux dans quelques kilomètres, et puis la perspective de retrouver Claire et les enfants sur la place du Plot le soir au Puy, le réjouissait. Sur les coups de midi, la faim le tenaillait, et le gourmand qu’il était salivait déjà en sortant le grillon charentais que son fils lui avait apporté d’Angoulême, bonheur des papilles assuré, accompagné d’une tranche de pain de campagne acheté au départ ce matin. C’est en venant s’installer dans cette région volcanique qu’il reprit goût à la randonnée pédestre, le plaisir de la marche, les bénéfices pour la santé, la découverte de la région des sucs, les fours à pain, les maisons de béates, les conversations engagées avec les paysans, entourés de leur chiens et différents gallinacés élevés en plein air dans le respect de l’animal. Il vivait avec délectation ce retour à la nature, cette nature inspirante et apaisante, relisant Rousseau, découvrant Thoreau, et toute une littérature sur la marche et les voyages… Le jus sucré de la nectarine lui coulait sur le menton pendant qu’ il rêvassait de Compostelle, chemin mythique qu’il aimerait parcourir un jour lorsqu’il en aurait le temps, non pas pour la gloriole, mais pour lui, pour se prouver il ne savait trop quoi… Il gardait secrètement pour lui le projet d’une marche jusqu’au Mont-St-Michel, l’année de ses 50 ans qui approchait tout doucement, avec arrivée le 29 septembre, jour de la St-Michel, après 1000 kms à la louche sur le « chemin des anges »… Mais l’heure tournait et il était grand temps de reprendre le chemin.

Comme toujours la reprise s’avéra délicate, le sac assassinant son dos pendant que ses jambes lui rappelaient qu’il n’avait plus 20 ans ! C’est donc sur un train de sénateur qu’il redémarra, passant devant deux chevaux et un poulain qui semblaient se moquer de lui, le narguant même en se lançant dans un galop ébouriffant… Il découvrit dans l’après-midi, du côté de Chalignac, un spectacle qui enflamma son cœur de collectionneur ! Depuis des années il avait pris l’habitude de prendre en photos les vieilles voitures abandonnées, et Dieu sait si dans la région elles étaient légion ! Sous un appentis, derrière une grille, il découvrit deux Panhard PL17 toutes rouillantes qui avaient perdu leurs phares, ressemblant à deux grenouilles énuclées… Il pensait à son fils qui aurait pesté en traitant de gland le propriétaire qui s’abstenait de toute restauration dans un garage approprié. Une fois les photos prises et sous l’oeil goguenard du paysan responsable de cette dégradation, il s’élança le long des dernières boucles de la Loire, laissant rapidement derrière lui la splendeur du château des Polignac à Lavoute-sur-Loire. Peu après Aiguilhe, l’entrée dans le Puy se fit aux rythmes des festivités organisées pour les fêtes du roi de l’oiseau. Le rendez-vous avec Claire, Ugo et Chloé était prévu sur la place du Plot, lieu symbolique, puisque départ du chemin de Compostelle par la via Podiensis. Les retrouverait il facilement dans la foule ?

Il passa par la petite rue Chamarlenc, s’amusant devant la maison de la confrérie des Cornards à la vue des deux mascarons sur la façade, qui faisaient penser à de lugubres gargouilles. Il ne put s’empêcher une courte pause devant deux joueurs d’échecs, étudiant quelques instants l’ouverture, se régalant du choix des blancs lancés dans un gambit du roi, prémices d’une grande joute tactique, et souriant à la contre-offensive des noirs lancée par l’audacieux contre-gambit Falkbeer !!! Du galimatias ésotérique pour les initiés dont le profane n’avait que faire !!!

Il parcourut rapidement les derniers mètres, fourbu et assoiffé, avec l’envie d’étreindre toute sa famille, avant un dîner Renaissance, fêtes du roi de l’oiseau obligent. Il ignorait quelles découvertes culinaires il ferait cette année, certainement quelques légumes anciens ( il se souvenait de la discussion, un an auparavant, avec un restaurateur qui proposait une soupe de giraumon, anachronisme selon lui, débats animés, et tournée d’Hypocras pour sceller l’amitié naissante ), il savait cependant qu’il dégusterait en dessert un pain d’épice au miel relevé d’un peu de girofle !!

Quelques mètres encore pour la place du Plot rafraîchie par la fontaine de la Bidoire et les retrouvailles avec les êtres aimés… Il se dit que la vie était belle….

 

9 commentaires »

  1. eiluned dit :

    A la lecture de ce texte on a envie de prendre la clé des champs et d’aller nous aussi, marcher, quelque part dans une campagne oubliée. Très beau texte.

  2. Jeanne dit :

    Diable , deux Panhard toutes rouillées !! mais il est passé par chez moi cet homme là , et je ne l’ai pas vu

    il est bien courageux et volontaire , rempli de sagesse aussi …

  3. Bettina dit :

    Wouahhhh! Tous les mots, employés avec art et justesse. J’admire. Une belle langue.
    Bravo!

    Dernière publication sur FICTIONS et FRICTIONS : Bruxelles ciblée, Bruxelle brisée, Bruxelles martyrisée...

  4. 32 Octobre dit :

    Très beau texte. j’ai été soulagée à la fin car je craignais que notre marcheur n’atteigne pas le Puy. Impression qui ne m’a pas quittée de tout le texte.

  5. Asphodèle dit :

    Hou, j’espère que mon commentaire va passer à l’heure qu’il est ! Ce matin, il me l’a refusé pour un problème de « cookies » ! OK ! C’était l’heure des cookies… Excellentissime ton texte, bravo. une balade où tu t’es baladé visiblement, j’aime beaucoup ! Et quelle précision !

  6. celestine dit :

    Splendide évocation du plaisir de la marche…Moi qui reviens de randonnée, j’apprécie!!!

  7. Rêvanescence dit :

    J’aime, la simplicité de ce texte, de ce que tu évoques, et encore une fois, ta conclusion concise et juste. Merci pour ce bon moment passé à te lire…

  8. Amélie dit :

    Un très beau texte, oui, merci beaucoup ! Je me suis évadée avec lui, c’est quand même magique, les mots…

  9. Merci à toutes pour vos commentaires très encourageants et qui me donne envie de continuer à écrire ici…
    Toujours très plaisant de réussir à « embarquer » un lecteur, merci !

Flux RSS des commentaires de cet article. TrackBack URI

Laisser un commentaire

 

le portail des senegalais s... |
Marie-Paule et Jacques |
une vente ou un échange? |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | La Bonne Occaz
| La Bonne Occaz
| Le Quotidien de Timbedra